La scène se passe il y a une dizaine de jours, quelque part dans les environs d’Ebolowa, Région du Sud.  Ouverture solennelle d’un championnat de vacances. Sont présents un gouverneur natif du coin, et un ministre de la République dont le nom commence par Fame et se termine par Ndongo. Celui-ci est tout de blanc vêtu et d’humeur guillerette : il danse non sans élégance devant les tambours de circonstance (oui je sais, ça rime).

Les choses se corsent au moment des allocutions car il est demandé aux jeunes, outre le fair-play sur la pelouse, d’y aller doucement avec la consommation d’alcool. Manifestement, le phénomène de la gnôle dans ces coins de forêt jadis sanctuarisés par une noblesse bantoue réelle ou supposée, est passé au rang de fléau digne d’être filmé par les drones de National Geographic. Dans la foule, des voix bravaches s’élèvent. «Nous ne sommes pas venus ici pour parler d’alcool !» ergote un jeune. «Si je bois c’est avec mon argent !» comptabilise un autre.

Le match d’ouverture se termine et la nuit tombe. Commence alors le bal des gorges profondes. Canettes et bouteilles de bière par-ci. Petits sachets de whisky communément appelés kitoko par-là. Il y a comme du YaFé dans l’air. Et les filles ne se laissent pas faire (oui oui, ça rime encore). Quelques unes lèvent le coude avec virilité, façon 8 mars. D’ailleurs, voici deux garçons surpris en train de dealer du Tramol, un stupéfiant capable de transformer des ados en monstres de puissance, puis en loques. Au milieu de la soirée, le bilan est lourd : des jeunes (dont certains ont joué le match) sont étendus par terre, d’autres titubent comme les zombies du film The Walking Dead. Je me dis alors qu’avec l’épidémie de fake news au pays en ce moment, quelqu’un pourrait filmer ça et dire qu’un méchant sorcier du village a envouté ces jeunes et vampirisé leurs chances dans la vie. L’info serait d’autant mieux relayée qu’elle serait associée à la joviale présence d’un membre du gouvernement, sur le point d’entrer en campagne électorale. Imaginez le tableau !

On a souvent dit que le travail des sorciers dans les villages était de pourrir le futur des enfants d’autrui, surtout ceux venant de la ville. Mais le spectacle de ce samedi donne à penser que ces pauvres sorciers sont au chômage avec leurs calebasses et autres ficelles à attacher les gens. A en croire les anciens du village, beaucoup de ces jeunes maintenant imbibés d’eau-de-feu ont trouvé de petits boulots en ville, abandonnant les cacaoyères et activités qui ont financé leur scolarité. Et que ramènent-ils de la cité ? Parfois une moto pilotée à tombeau ouvert, souvent du Tramol ou des sachets de whisky tord-boyaux. Autrement dit, un horrible scénario d’autodestruction qu’aucun vilain sorcier n’aurait jamais pu mettre en œuvre à une telle ampleur.

Comment ? Votre village n’est pas concerné par tout ça? Tant mieux. Mais c’est ce que les gens de ce village pensaient avant.

Thierry Minko’o