Alors que la vidéo de la chanson Tabala était sur le point de franchir la barre des cent mille vues sur la plateforme Youtube, un internaute est venu déposer ce commentaire : «Perfectsong !» Oh bien sûr, cette qualification des plus enthousiastes ne vaut que la subjectivité bien connue des réseaux sociaux, mais il y avait de l’idée. En effet, ce vidéogramme aux séquences épurées et aux sonorités filtrées accumule les arguments pertinents de la grammaire clippologique. Une belle fille qui chante l’amour triste avec un brin de lascivité, des décors dignes d’Alice au pays des crevettes, quelques ralentis appuyés là où ça fait bling, et des prises de vue servies par un drone comme pour mieux dominer le sujet.

Sorti de ce monde féérique, on tombe sur la pochette rappelant que la chanteuse Senge a commis l’album See Ya Life en mai 2017. Huit titres dont quelques-uns semblent raconter un parcours initiatique : «Tabala», «Beta Life», «Marry Me», «Bikutsi», «Cry», «Help Me God». En attendant Dieu, c’est son époux, manager et producteur Aldric Olivier Etende Ondoa qui met la main dans le cambouis pour pousser la charrue de cette carrière qui avance sûrement. Dieu sait. Olivier veille sur les passages en plateaux télé, reçoit parfois les mails pour sa fleur – et d’ailleurs il apparaît dans le clip évoqué précédemment.

Leur histoire mérite même qu’on vous la raconte sans délai. En 2001 à Douala, la jolie Senge est en train de nager à la piscine lorsqu’un homme l’approche pour…demander si elle peut donner des cours d’anglais à ses enfants âgés de treize et seize ans. Affaire conclue. Une année plus tard, la jeune fille a perdu son père et suivi sa voie, notamment des études qui l’ont menée jusqu’à une Maitrise en droit des affaires.

UN JUMEAU A ÉPOUSER

Six années sont passées. Elle s’en souvient comme si c’était avant-hier :«Cet homme m’a revue en 2007 au Rond-point Deido. Il a crié mon nom et m’a demandé ce que je devenais. Je cherchais du travail. Pendant qu’on parlait de ma vie, il m’a montré une photo de deux autres de ses fils, des jumeaux. Ils étaient partis à l’étranger pour des études depuis 1999. Alors il m’a posé la question : ‘’Lequel veux-tu épouser ?’’»

Déroutée par la question, Senge a pointé du doigt l’un des jumeaux sur la photo, histoire que l’autre papa bizarre change de sujet. Peine perdue :«Il a dit : Okay ! Quand il te verra, il va tomber !» Comme ce n’est pas Olivier qui raconte, on ne saura pas comment il est tombé exactement. «Le samedi 10 février 2007 au matin j’ai rencontré Olivier, poursuit la jeune femme. Très vite nous sommes devenus amis et très proches. Il ne parlait pas bien l’anglais et moi je ne parlais pas bien le français. Au début nous avions des incompréhensions, mais nous voulions rester ensemble. Au bout d’un mois, on ne se quittait plus et quelques mois plus tard on se mariait. C’était le 13 octobre 2007».

Avant ça, Senge Ngole Epie la native de Mouambong chez les Bakossi (région du Sud-ouest) a passé une partie de son enfance à la frontière entre le Cameroun et le Nigeria. «Nous vivions à Ekok au Cameroun à l’hôtel National qui appartenait à mon père, et nous faisions nos courses à Ekom au Nigeria», note-t-elle. Michael Jackson, Dolly Parton, Sam Fan Thomas, Nkodo Sitony, on écoute de tout dans cette famille de quinze enfants dont elle est la quatorzième : «Nous formions à nous seuls une chorale, qui chaque dimanche à la maison déployait ses voix sous la coordination de mon père qui adorait la musique».

À la Prebysterian High school of Kumba ce sera l’initiation à la musique et à la spiritualité. L’apprentissage des contretemps aussi : «À cette époque, je voulais intégrer un groupe appelé Young Stars mais ces filles avaient estimé que ma voix n’était pas séduisante. Je ne me suis pas laissée abattre par cela, j’ai travaillé d’arrache-pied».

PREMIERS SHOWCASES RÉUSSIS

Passage par le lycée bilingue de Deido. En langue bakossi, Senge signifie «passoire». Autant dire qu’elle était destinée à subir mille et une influences. Toni Braxton, Tracy Chapman, Miriam Makeba… Senge monte elle-même des groupes qui ont pour nom Chariots, Untitled, 2morow.

«Je suis tombée amoureuse de l’Afrojazz, confie-t-elle. Je suis à l’aise dans ce style pour chanter les merveilles de la vie. Mais je dois dire qu’en fonction de l’émotion que j’ai dans une chanson il y a un choix des instruments et de la couleur qui se fait. Et cela peut tomber sur du hip-hop, du jazz, du RnB, du Bikutsi ou du bend-skin. Et c’est cette émotion qui guide ma technique vocale et mon timbre de voix». C’est décidé, elle va composer et chanter principalement en pidgin. Près du berceau de cette carrière qui démarre, se tiendront des muses de studio nommées Bertrand, Bell, Michel, Roméo, Johnny, Gerda, Guyzo.

Une fois l’album bouclé, l’équipe de Senge a organisé deux showcases dans la ville de Douala. Le premier le 27 octobre 2017 au Sénat à Bonapriso, le second au Boj, le 24 novembre. «Ce fut un bel échange avec le public qui a répondu présent», se réjouit-elle.

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