Retour sur notre rencontre avec Lady Ponce il y a quelques années, après la naissance de son troisième enfant. La diva du bikutsi s’apprêtait à retourner sur les traces de sa gloire, mais aussi vers les soucis de piraterie, de droit d’auteur et de ragots divers. Autant de figures imposées dans une galaxie musicale en mode galère, où elle passe toujours pour une étoile riche en zones d’ombre.

 

Nous sommes en 2011. Tout le monde s’interroge. Que devient Lady Ponce après la naissance de son troisième enfant Brad Curtis sans qu’elle ait laissé son public connaître le père ? Elle résume : «Mon bébé vit entre le Cameroun et l’Europe. Car moi-même je ne suis pas trop sur place. Lady Ponce est une femme qui vit avec un homme, un Camerounais, et elle souhaite se marier un jour. Quelle est la femme qui ne rêve pas de se marier ? Je n’ai pas encore la date, mais un jour je vous appellerai pour les photos de mon mariage !»

Elle parle sans élever la voix mais accélère le débit de ses phrases quand il lui faut survoler l’épineuse question des droits d’auteur au Cameroun. À part ça, on sent qu’elle a déjà travaillé les pirouettes pour «gérer» le journaliste un peu trop curieux à son goût. Elle s’arrange à glisser sur les sujets personnels quand elle ne se referme pas comme une huître. Discuter avec Lady Ponce aujourd’hui revient à développer une pellicule de clichés, en s’assurant de ne pas y mettre trop de lumière. Ne pas trop en dire au risque d’exposer son petit univers, suggère-t-elle. La chanteuse nous a prévenus qu’elle évitait certains médias de la capitale et faisait attention à tout. Elle aurait reçu «des menaces de mort de quelqu’un qui voulait s’en prendre à mes enfants, envoyer des gens me violer.»

RUMEURS TOUS AZIMUTS

À première vue pourtant, elle n’a pas l’air d’une vedette parano constamment réfugiée derrière des lunettes de soleil ou entourée d’anges-gardiens bodybuildés. L’élément imposant dans son escorte allégée serait ce véhicule 4×4 rouge tenu par un chauffeur, qui ressemble plus à un choriste qu’à un sbire des forces spéciales. Celle qui a été sacrée Artiste Féminin et Chanson de l’Année 2008 aux Canal 2’Or est plutôt simple quand on l’aborde dans ce salon de beauté ; mais encore fallait-il y parvenir. Elle filtre ses prises de parole car la furie des rumeurs lui a laissé des séquelles… S’est-elle fait refaire les seins en Europe une fois le succès arrivé ? Est-il vrai qu’elle n’a que mépris pour les autres chanteuses de bikutsi ? Fut-elle l’épouse d’un chanteur-guérisseur-polygame de farouche renommée il y a une vingtaine d’années ? Pourquoi faut-il toujours qu’on la jette dans les bras des personnages célèbres ou nantis qu’elle fréquente ?

Lady  Ponce a répondu des tonnes de fois à ces questions en indiquant que c’étaient des fantasmes. Elle a fini par se brouiller avec des communicateurs qui se sont entêtés à faire de l’audience sur son dos avec des thèmes scabreux. «Je ne leur garde pas de rancune, souffle la Ponceuse. On peut bagarrer mais vous nous verrez ensemble le lendemain. Ce sont mes frères, je les considère comme des artistes, des ‘’gombistes’’. Pour moi le Cameroun c’est comme le ghetto : quand on te poignarde, la bagarre et la paix se font sur place

Le terme ghetto revient régulièrement dans la conversation de la star, qui revendique des origines modestes et un parcours difficile. Comme pour compenser, elle a la réputation de choyer ses collaborateurs : «Mes danseurs et musiciens sont très bien payés, je sais que ce sont des chefs de famille. Je leur demande seulement de ne pas comparer avec ce qui se fait chez d’autres musiciens car actuellement je suis moi-même bien payée et je me dois de faire profiter tout le monde.» Au quartier Ekié à Yaoundé, elle a ouvert La Ponce Attitude, un cabaret où ses danseuses font leurs gammes pour s’occuper. L’espace, paraît-il, est gracieusement offert aux jeunes artistes qui désirent se frotter aux rigueurs de la scène ou simplement tester leurs compositions en public. Dans le même ordre d’idée, elle indique qu’elle est sur le point de produire deux membres de son staff qui seraient actuellement en studio.

L’ÉPISODE DE LA MAQUETTE VOLÉE

Mais ce ghetto qu’elle évoque avec du miel sur la langue a déjà menacé de la tirer vers le bas. À commencer par ce cabaret ouvert «pour donner du travail» à des membres de sa famille, et qui tarde à décoller pour cause de gestion vivrière. Elle tempère : «On va confier l’affaire à quelqu’un qui a de l’expérience, mettre une grosse ambiance et casser le prix des boissons.» Et que dire de l’énorme piraterie dont a été victime l’album  Bombe A l’année dernière ? «J’étais mal entourée. À la maison il y avait beaucoup de cousins, de parents, et moi-même j’étais un peu désordonnée avec mes maquettes que j’oubliais dans la voiture conduite par mes proches. C’était une mauvaise période pour eux parce que tout le monde a été convoqué par la police, certains d’entre eux fessés sauvagement. Ça m’a permis de comprendre qu’il y a des traîtres autour de nous.»

Des traîtres, elle en voit aussi dans le show-biz, où elle a déjà snobé des rencontres importantes comme les festivités du cinquantenaire de l’indépendance du Cameroun, que sa présence aurait densifiées. Capricieuse ? Clairvoyante ? Elle dit : «Je m’entends bien avec tout le monde, mais quand tu es trop présente tu étouffes les autres. Mon défaut est que je suis casanière et puis je n’aime pas les relations de bar. Pour le reste je ne fais pas confiance à certains mouvements d’artistes au Cameroun car nous les artistes sommes des traîtres. Quand untel a des millions, on marche derrière lui et le lendemain on le traîne dans la boue.»

C’est clair, Lady Ponce sait cultiver sa différence. Mais il a fallu du temps pour en arriver là. Adèle Rufine Ngono, la jeune fille de Ngoumou qui rêvait d’être chanteuse de variété pour ressembler à Sally Nyolo, est passée par bien des métamorphoses. Entrée dans les ordres à dix ans, elle quitte les sœurs catholiques pour une chorale puis un trio de filles fans de folklore, de jazz et de musique traditionnelle. De sa mère qu’elle perdra à l’âge de seize ans, elle a hérité la capacité de mijoter de petites chansons en un temps record. Montée à Yaoundé, elle découvre les cabarets avec un voisin artiste connu sous le nom de Ponce Pilate – et sous l’influence duquel on devine qu’elle est devenue Lady Ponce.

DONS DE SÉDUCTION

Un temps choriste dans le groupe Vibrations, elle réunit ses économies en 2005 pour enregistrer un album bikutsi. C’est simple, on lui a dit que c’est ça qui marche. Elle convaincra Joseph Angoula Angoula, pourtant réticent à cause de la piraterie, de produire cette œuvre qui démarre très lentement. Au point où la chanteuse demande et obtient du ministère de la Culture 1,5 million de francs CFA pour  réaliser un deuxième opus.  Mais c’est à ce moment que le titre Le Ventre s’infiltre dans l’imaginaire collectif et révèle une «artiste» au sens le plus généreux du terme.

Si pour les puristes la demoiselle n’apporte rien de consistant au tissu génétique du bikutsi, il ne fait aucun doute que son rayonnement est d’une intensité rarement atteinte en un temps si réduit. Sans attaché de presse, armée de son seul instinct de différenciation, Lady Ponce trouve la formule pour capter l’attention tous.   Lentilles de contact relevant un visage joliment mélancolique, déhanché élastique, pantalons savamment déchirés à mi-cuisse et thèmes érotico-féministes. Une icône fleurit.  Lorsque la Première dame du Cameroun la rencontre pour la première fois, c’est à peine si elle ne tombe pas dans les bras de la chanteuse. «Moi j’étais en panique, j’avais les jambes qui tremblaient un peu, se souvient-elle. Mais Mme Chantal Biya m’a appelée : Lady ! Très simplement, très naturellement. C’est quelqu’un qui nous apprend à simplifier la vie.»

Quand Lady Ponce est invitée à chanter au Tchad, elle trouve un peuple en pâmoison, et c’est un général d’armée qui vient l’accueillir sur tapis rouge ! Des exemples comme celui-là, elle en a récolté plein la besace à travers le continent ; mais elle en veut plus : «Je ne me considère pas comme une grande star mais comme une artiste qui fait ses premiers pas. Je sais que je n’ai pas encore atteint mes objectifs qui sont de jouer seule au Zénith de Paris et le remplir. Je veux conquérir le monde car je sais qu’en Afrique j’ai été nommée un peu partout. Je veux que le bikutsi soit reconnu dans le monde comme le dombolo, le kwassa kwassa.»

Sera-t-elle la meilleure chance du bikutsi à l’international depuis la percée des Têtes Brûlées à la fin des années 1980 et l’équipée de Sally Nyolo dans les années 1990 ? Bien malin qui saurait le dire.

 

Texte : Thierry Minko’o – Photos : ICI Cameroun N°71