MONUMENTS DE PIERRE…

L’autre jour, en traversant la vaste esplanade de La Défense, haut-lieu de la «mondialisation» des affaires aux tours de Babel ambitieuses, je n’ai pas pu m’empêcher d’admirer, une fois de plus, la Grande Arche, un étonnant bâtiment posé comme un carré vide dans l’alignement de la Place de la Concorde et de l’Arche de Triomphe, tout en haut des Champs-Elysées. Cette perspective imprenable et parfaitement étudiée a été voulue par un ancien président français, François Mitterrand. Peut-être suis-je passée une centaine de fois par là; c’est avec la même fréquence que mes pensées sont allées à l’homme qui a tenu à léguer cette œuvre à la postérité. Dans son cas précis, des monuments de pierre et de métal lui ont semblé les mieux indiqués pour perpétuer sa mémoire, tel Louis XIV avec son somptueux château de Versailles.

On ne peut que lui souhaiter, sans y croire vraiment, la forme de pérennité atteinte par les pyramides pharaoniques d’Égypte dont la construction est estimée à 2560 ans avant notre ère… Tout à fait exceptionnels, en effet, demeurent ces vestiges cinq fois millénaires, le règne de l’humanité étant désespérément voué à l’éphémère: combien d’empires ou de civilisations, même les plus prestigieuses, n’ont pas été englouties au fil des âges ? Le désir de durer, présent en nous à des niveaux divers, ne serait donc que simple vanité sans lendemain, au pire une manifestation du péché d’orgueil symbolisé par les tours de Babel qui voulaient toucher le ciel et que la Bible condamne avec la plus grande sévérité… Pas besoin d’être en infraction envers les Écritures car c’est un autre type d’héritage qui nous intéresse en priorité: la transmission immatérielle, celle qui nourrit et rehausse la qualité du lien entre les chaînons de l’humanité. Son enracinement dans l’expérience des aînés est un gage de progrès, de sagesse et de… gain de temps dans la construction de l’avenir commun. Un sujet aussi infini que passionnant.

Ainsi définie, la transmission n’est pas seulement un bienfait; chacun doit s’en faire un devoir.

Comment les uns et les autres s’y prennent-ils, que transmettent-ils ou non, pourquoi… C’est l’objet de cette chronique et de ses épisodes à venir.

Créer, faire vivre – et transmettre. «ICI – les Gens du Cameroun», dans sa seizième année, est désormais piloté par mon fils Étienne et poursuit sa trajectoire entre tradition et innovation, avec un nom plus concis mais tout aussi explicite, «ICI Cameroun». Récemment, le magazine AMINA, titre phare de la presse féminine pour l’Afrique et les Caraïbes, a perdu son fondateur, Michel de Breteuil, 92 ans, mais la relève était déjà assurée par sa fille Nathalie. Hormis AMINA, Michel de Breteuil avait lancé plusieurs publications de référence, dont «Afrique-Agriculture» et «Afrique-Industrie». Une performance dans le monde semé d’embûches de l’édition…

Pourtant, ce qui restera de cet homme modeste et passionné, est immatériel : la fierté et le sens de la dignité que son magazine a pu susciter et renforcer chez les femmes, ses lectrices, qu’il traitait sans discrimination, de la plus illustre à la plus modeste. Il avait fait d’AMINA le reflet des réalités des Africaines, de leurs aspirations, de leurs combats. Combien d’entre elles ont pris confiance en elles-mêmes et lancé des carrières de créatrices de mode, de coiffeuse, de commerçantes ? Combien ont pu se faire connaître et apprécier ? Ces centaines de milliers de femmes porteront longtemps dans leur cœur une part de la flamme transmise par une publication qui les a fait grandir. Plus fortes, plus sûres d’elles, mieux informées, elles sont les maillons enrichis d’une société en développement. De mère en fille. Les effets immatériels sont incommensurables…

MRB