Louis Balthazar Amandagoleda, plus connu sous son pseudonyme  Balto, a regagné la terre de ses ancêtres à Balamba, dans le Mbam et Inoubou, le 13 avril dernier. ICI revient sur la vie de ce personnage haut en couleur, à la voix de stentor, qui faisait partie du décor des salons de la capitale.

 

«Le 19 février 2018, après une dernière conversation que nous avions eue aux alentours de midi, Balto s’est éteint à 17h30. Et depuis ce 19 février-là, c’est le vide. La voix si forte et si particulière nous manque déjà». Celui qui parle ainsi, c’est James Onobiono. L’industriel camerounais comptait parmi les plus proches de Louis Balthazar Amandagoleda. Une amitié, mieux une fraternité de 45 ans, scellée au début des années 70 à Paris, alors que les deux étaient étudiants, et qui s’est consolidée au fil des ans, au point que Balto était devenu l’ombre de son ami et frère James.

Les habitués de l’hôtel Hilton à Yaoundé, et particulièrement de sa Cascade – espace cosy du hall – ne verront plus ce personnage aux cheveux grisonnants, au verbe haut. C’est vrai que depuis quelques années, sa présence s’était étiolée, du fait d’un «exil» médical à Paris, dont il ne reviendra que les pieds devant. Idem pour les aficionados du Cannibale, café du carrefour Elig-Essono, une sorte de club où se retrouvent des cadres issus des milieux les plus divers, dont Balto faisait partie depuis de nombreuses années.

L’altruiste au verbe haut

Ces deux lieux en disent long sur les fréquentations du défunt. Balto, c’était un personnage au carnet d’adresses impressionnant dans les arcanes administratifs et politiques de la capitale. C’est sans doute ce qui lui a valu la prise en charge par l’État de son évacuation sanitaire à Paris. Retraité de l’Administration depuis de longues années, il eût été difficile pour lui de bénéficier de cette sollicitude autrement.

Balto, c’était un personnage au caractère ambivalent, empathique et rocailleux à la fois. Illustration de ce tempérament, sa rencontre avec son «frère» James Onobiono, que ce dernier a racontée dans son témoignage (le seul autorisé par le défunt, en dehors de celui de son fils) : «Le premier contact fut pourtant quelque peu explosif. Avec le tempérament que certains lui connaissent, nous avons eu une violente altercation. Mais, une semaine plus tard, comme s’il ne s’était rien passé entre nous, quand Balto me revoit, il revient m’embrasser avec une joie non dissimulée. Je me suis interrogé sur le personnage et j’ai conclu qu’il était une bonne personne en dépit de toutes les apparences».

Homme de fortes convictions

Un avis que l’on retrouve aussi chez un de ces amis du Cannibale, le «Camarade» Josué Mbanga Kack, dans un témoignage posté sur les réseaux sociaux où il indique : «La voix montait entre nous à cause de nos positions et options idéologiques», ce qui n’empêchait pas des  «causeries enrichissantes» et une grande amitié. Ainsi était Balto, «un homme de fortes convictions, un vrai passionné pour les causes qu’il embrassait. Il était souvent si passionné que cet amour et cet engagement pouvait être diversement apprécié par ceux qui le côtoyaient. Il y en a beaucoup qui s’en sont souvent trouvés à tout le moins écorchés ou frustrés », renchérit son ami, intarissable sur le sujet.

À côté de ce caractère bien trempé, il lui était reconnu un altruisme fort, un vrai sens des autres. Son carnet d’adresses était ainsi mis à contribution pour voler au secours des proches, ou alors pour des projets au bénéfice de sa localité d’origine, à laquelle il était particulièrement attaché. En la matière, son ami James Onobiono  a quelque peu souffert le martyre : «Il ne me laissera jamais de répit et ne cessera de me harceler quand il estime que mon appui ou mon intervention auprès d’un responsable est important pour donner un coup d’accélération ou un coup de main à une quelconque initiative. Très souvent pour me débarrasser de son harcèlement, je mettais à exécution ses recommandations».

Et d’y aller d’ailleurs en termes de statistiques : 60% d’interventions qu’il a faites au profit de tiers l’étaient du fait de Balto, et souvent à l’insu des bénéficiaires.  Malgré la maladie qui l’a tenu assez souvent éloigné, il ne manquait pas de s’inquiéter du sort de ses amis et d’en parler lorsqu’il rencontrait un proche de passage à Paris, comme ce fut le cas avec l’avocat Charles Nguini en début d’année. Une attitude qu’il a gardée même dans sa condition la plus extrême, confirme également James Onobiono .

Le cinéaste non reconnu

En dehors d’être mondain et homme de salons, Balto était cinéaste. Diplômé du Conservatoire national des Arts dramatiques de Paris, il intègre le ministère de l’Information et de la Culture à son retour au pays.  Il y fera carrière, avant un tour à la CRTV, puis un retour au ministère de la Culture où il finira sa carrière au poste de sous-directeur de la cinématographie.

Sauf que le cinéma, il ne l’a pas juste pratiqué comme administratif ou étudiant. Louis Balthazar Amandagoleda a été des deux côtés de la caméra. D’abord comme réalisateur. Ici, ses faits d’armes sont un film, Les trois petits cireurs, adapté de la nouvelle du même titre de Francis Bebey, produit en 1985, en noir et blanc. Et il y a à la même période un mini documentaire sur le peuple Bamoun, Palais Bamoun. Il meublait les actualités diffusées avant les films dans les salles de cinéma du pays. Des productions dont il n’était pas peu fier, même si les critiques cinématographiques étaient loin de partager son auto satisfaction. L’un d’eux a d’ailleurs commis l’impair de qualifier les Trois petits cireurs de «navet», dans une chronique parue dans Cameroon Tribune, ce qui lui valu ainsi qu’à son journal un procès. Balto  ne manquait pas de signaler que son documentaire figure dans les catalogues du très sérieux Musée de l’homme à Paris, dans la collection du célèbre cinéaste et anthropologue français Jean Rouch.

Très peu de ses confrères locaux trouvaient grâce à ses yeux ; même pas Jean-Pierre Bekolo, qui l’a pourtant fait passer devant la caméra dans le film Les Saignantes, en confiant à Balto un rôle secondaire dans ce film au succès diamétralement opposé à celui des Trois petits cireurs. Et ce serait peu dire que ses pairs le lui ont bien rendu, puisqu’il figure très peu ou quasiment pas dans les registres des cinéastes camerounais. Peut-être cette tâche de reconnaissance sera accomplie par son épouse Pauline et ses enfants Adichou et Audrey. Bye bye l’artiste !

 

 Texte : Roger Ngoh Yom       –        Photos : DR / ICI