Marème Malong est chef d’entreprise, expert marketing, et promotrice culturelle de la Galerie Mam et du Salon Moss à Douala. Camerounaise d’adoption depuis 1981, elle est née en France d’une mère normande et d’un père sénégalais – pays dont elle est Consul général à Douala. En plus de la culture, elle s’est tournée vers la jeunesse et l’agriculture.

Par Diane Audrey Ngako

 

J’ai rencontré Marème Malong il y a deux ans, à la Biennale de l’Art Africain Contemporain de Dakar. Depuis, elle n’a cessé de m’impressionner par son travail, son dynamisme et sa rigueur. Ma mère dit souvent : «Il est difficile d’être ce qu’on ne voit pas». La femme en croissance que je suis, s’appuie et se repose sur des modèles comme Mme Malong. Des fois, je la tutoie, d’autres fois, je la vouvoie ; je pense que ça la fait sourire. Il était donc évident pour moi de l’interviewer pour  ICI Cameroun. Les femmes, surtout noires, ont besoin de plus de représentativité, afin d’inspirer les générations futures. Écoutons Marème.

 

Comment est née la Galerie MAM ?

En décembre dernier, la galerie a fêté ses 23 ans. J’ai grandi avec un père qui était dans la rationalité, et une mère tournée vers tout ce qui était esthétique et créatif. Dès mon plus jeune âge, elle m’emmenait tout le temps au musée. Elle est décédée en juillet 1995, et la galerie MAM a ouvert en décembre de la même année. Je n’avais aucune compétence en tant que galeriste, mais je me suis dit que j’exposerais uniquement mes artistes «coup de cœur», ceux qui susciteraient chez moi une émotion. Une amie m’avait dit dès le début de l’aventure : «Expose ce que tu aimes, ce qui te parle».

 

Comment avait réagi le public à l’ouverture ?

L’ouverture a suscité un certain engouement car c’était innovant, bien que Doual’Art existait déjà. L’accueil a été très favorable pendant quelques années, jusqu’au moment où je me suis rendu compte que c’était trop «relations publiques». Les gens venaient moins pour découvrir un artiste que pour socialiser. En vingt-trois ans, j’ai constaté une évolution, notamment grâce aux réseaux sociaux. Cependant, je trouve qu’il y a toujours une vraie ambiguïté au Cameroun. C’est le pays d’Afrique qui a le plus d’artistes contemporains reconnus au niveau international, comme Bili Bidjocka, Pascale Marthine Tayou, Barthélemy Toguo ou encore Boris Nzebo. Et pourtant, ces artistes ont du mal à trouver au Cameroun la notoriété qu’ils ont à l’extérieur. Je ne peux pas dire que je sois entièrement satisfaite de la fréquentation de la galerie, mais je sais que tout se mettra en place avec le temps.

 

Comment expliquez-vous que malgré la présence de ces artistes, il y ait peu de galeries au Cameroun ?

L’art ne passe pas qu’à travers les galeries. C’est un coût et ce n’est pas toujours rentable dans nos pays. Nous devons nous demander comment l’art est valorisé et quelle place nos pays accordent à la culture. À regarder le Cameroun, par exemple, je pense que les acteurs majeurs restent les entreprises qui doivent dès à présent monter une collection d’art.

 

Vous êtes aussi la vice-présidente de la fondation Donwahi à Abidjan, quel regard portez-vous sur ces deux marchés ?

Le pouvoir d’achat n’est pas le même. Ces deux marchés sont complètement différents. Je prends un exemple. Nous avions monté une exposition de sculptures perlées de l’artiste Hervé Yamgem. Au Cameroun, pas de réaction du public, aucune expression. Alors que le jour du vernissage à Abidjan, tout le monde était enthousiaste : nous avons vendu toutes les pièces de son exposition là-bas. Il s’est produit exactement la même chose avec le photographe Siaka Soppo. Nous emmenons nos artistes dans des foires comme 1:54 à Londres, ou Art Paris et AKAA à Paris.

 

En octobre dernier, le tout Douala s’est donné rendez-vous à votre Galerie pour l’exposition individuelle de l’artiste Bili Bidjocka : «Le plan prend forme». Comment a-t-elle été montée ?

Nous nous sommes rencontrés à Paris, il y a deux ans au Café de Flore, en compagnie de Simon Njami. On s’est dit que nous devions faire une exposition ensemble. Un an plus tard, Bili Bidjocka est venu en repérage pendant dix jours à la galerie. Il voulait s’imprégner du lieu pour se l’approprier. Au bout de trois ou quatre jours, il savait déjà ce qu’il allait faire. Il a travaillé par la suite avec Simon, le commissaire de cette exposition. Après des mois, ils m’ont envoyé la trame de l’exposition. Ensuite, nous sommes passés à la réalisation technique, c’est-à-dire la définition des besoins de l’artiste. En tant que galeriste, je ne suis pas intervenue dans le processus de création ; ce n’était pas mon rôle, j’étais plus axée sur la logistique. C’est à la fin de l’installation que je l’ai vue. J’ai été transportée et émue.

 

La galerie MAM participe à de nombreuses foires à l’étranger (Art Paris ou encore 1 :54 à Londres) et sur  le continent (Art XLagos au Nigéria). Quel regard portez-vous sur l’art contemporain du continent ?

Je constate que les artistes africains ont de plus en plus de visibilité, et qu’on leur accorde le respect qui leur est dû. Je pense qu’en sa qualité de critique d’art, Simon Njami a énormément contribué à cela.

 

Pour vos lecteurs qui ne le connaissent pas, c’est un écrivain d’origine camerounaise, essayiste, critique d’art et commissaire d’exposition. Entre 2004 et 2007, son exposition «Africa Remix», où il fut l’un des premiers à mettre en avant l’art contemporain africain, a été présentée à Düsseldorf, Londres, Paris, Tokyo, Stockholm et Johannesburg. Il fut, entre 1991 et 2001, le rédacteur en chef de La Revue noire, un trimestriel bilingue d’art contemporain consacré aux expressions artistiques africaines. Simon est aussi le biographe de l’écrivain afro-américain James Baldwin et du poète président Léopold Sédar Senghor. Il a été directeur artistique des Rencontres de Bamako, de 2001 à 2007. Son travail a notamment permis d’exposer les photographes maliens Seydou Keïta et Malick Sidibé qu’on ne présente plus. Ce mois de mai, nous étions à Dakar pour la 13ème édition de la Biennale de l’art africain contemporain, dont il est commissaire d’exposition pour la deuxième fois.

 

Que dire de vos projets  ?

Le premier projet a consisté à faire vivre le grand espace que j’ai. Il comprend la Galerie MAM où se tient actuellement une exposition, «histoire de têtes» de l’artiste Hervé Yamguen. Ensuite, vous avez l’espace de coworking (travail collaboratif), Jokkolabs. L’idée est de permettre  à une communauté donnée de travailler dans un espace dédié permettant l’ouverture et l’échange. Le troisième espace est MOSS, le salon littéraire. Tous les deux mois environ, nous recevons des auteurs qui nous présentent leurs ouvrages aux côtés d’une journaliste du Monde : Séverine Kodjo-Grandvaux. Nous avons eu l’honneur d’accueillir Dany Laferrière lors de la troisième édition de l’évènement «Lire à Douala» en mars. Notre dernier invité était le très connu Achille Mbembe.

 

Photo : Zacharie Ngnogue – Studio XL – Douala