Alors que débute la trentième année marquant la disparition du premier président de la République du Cameroun à Dakar au Sénégal, les paroles de sa veuve résonnent toujours avec la  même sérénité et la même détermination, concernant particulièrement ce qui pour elle est devenu une mission d’honneur : obtenir le retour officiel de la dépouille de El Hadj Ahmadou Ahidjo dans son Cameroun natal.

En septembre dernier, peu avant la campagne électorale comptant pour la présidentielle, Germaine Ahidjo était semble-t-il malade, tandis que sa fille Aminatou soutenait Paul Biya, dans une tribune libre parue dans Cameroon Tribune du 21 septembre 2018 et intitulée «Paul Biya, un patriote au grand cœur».

Rappelons qu’après avoir quitté le pouvoir en novembre 1982, Ahmadou Ahidjo avait été condamné à mort par contumace à la suite de la tentative de coup d’État d’avril 1984, puis officiellement réhabilité en 1992, trois ans après sa mort et son enterrement en terre sénégalaise. Les propriétés familiales qui avaient été saisies furent restituées, même si la commission mise sur pied pour évaluer les dégâts et le montant des réparations à effectuer n’a pas abouti à des résultats probants.

 

JEUNESSE AU FOYER DES MÉTIS

Celle qui a accompagné pendant trente-trois ans les pas du premier président de la République du Cameroun s’est confiée à Marie Roger Biloa il y a quelques années, pour le compte du magazine ICI Les Gens du Cameroun.

Fille d’une mère peule et d’un père français originaire de Corse, Germaine Habiba vient de Mokolo dans le Mayo Tsanaga, Région de l’Extrême-nord. «Je connais Ahidjo depuis cette époque», indiquait-elle.

Comme c’était d’usage en ce temps-là, elle fut envoyée à Yaoundé au Foyer des Métis pour obtenir une éducation spéciale. Devenue infirmière diplômée d’Etat, elle épouse dans un premier temps le Libanais Taoufik, avec qui elle aura un fils: Daniel Boubakary.

 

MARIAGE A PARIS

C’est en 1956 qu’elle épouse dans le 5e Arrondissement de Paris, le futur président du Cameroun, déjà père de son côté d’un fils nommé Mohamadou «Badjika». Elle sort de ses albums une photo en noir et blanc où l’on voit son mari rire en touchant sa chéchia. «L’une des rares fois où j’ai vu mon mari rire en public, je n’ai pas la date en tête, mais je sais que nous étions jeunes mariés».

Elle précise : «Il m’avait confié l’éducation des enfants et me faisait entièrement confiance». Le couple aura trois filles : Falimatou dite Babette, qui a fait des études de médecine comme sa mère. Aïssatou a dirigé un temps un jardin d’enfants dans la capitale sénégalaise tandis que la benjamine Aminatou après des études de droit a fini par se rapprocher du pouvoir, devenant présidente du conseil d’administration du Palais des Congrès de Yaoundé et vice-présidente du Conseil National de la Communication.

«Le bonheur d’être grand-mère, de mes quatre enfants, j’ai eu cinq petits-fils qui me comblent de joie», glissait Germaine Ahidjo à l’endroit de MRB au cours de cette entrevue qui avait eu dans le petit village français de Saint-Paul de Vence, où elle avait pour voisin un certain Yves Montand.

 

PAS TOUJOURS SUR LA PHOTO

Montrant une autre photo en noir et blanc où on voit les présidents Ahidhjo et Giscard d’Estaing, elle avait indiqué : «Nous sommes en 1976, je n’apparais pas sur la photo, mais je faisais naturellement partie de la suite de mon mari au cours de sa visite officielle à Paris». Sur une autre, où n’apparaît pas non plus, elle montre «Mon mari accueillant le président français Pompidou à Yaoundé, en 1972».

Pas toujours sur la photo, mais «naturellement» présente. Tel pourrait se résumer le style Germaine Ahidjo auprès de son présidentiel époux. Ce dernier l’intimidait-il aussi, comme cela était admis par nombre de concitoyens ? «Non, a répondu l’ex-Première dame. Parce que nous nous connaissions déjà et étions en bons termes avant de nous marier».

 

FATIGUE ET DÉMISSION DU PRÉSIDENT

Et cette fameuse démission ? «Ahidjo était exténué. Physiquement, il était à bout. Au repas, je devais de plus en plus souvent lui passer un médicament contre les vomissements ; Il ne pouvait plus se concentrer pendant une demi-heure, sans être assailli de violents maux de tête. Cliniquement, on ne trouvait rien et cela a duré cinq ans avant de partir».

Sans aucune amertume, Germaine Ahidjo semblait elle-même couper court à la rumeur d’une conspiration de médecins aggravant frauduleusement le diagnostic de son état de santé pour forcer le président à abandonner le pouvoir.

Avec la même sérénité alors qu’au moment de l’entretien elle ne touchait aucune pension de veuve venant de l’État camerounais, elle évoquait les successeurs de son mari au palais d’Etoudi. Germaine Ahidjo eut des mots aimables pour Chantal Biya, devenue la deuxième épouse de Paul Biya depuis le 23 avril 1994. «Elle a demandé à Mme Elisabeth Diouf de me transmettre ses cordiales salutations», faisait-elle remarquer. Et d’ajouter : «Ça m’a fait plaisir».

 

ICI Cameroun – Sujet paru dans le N° 032