Finalement, Bernard Njonga ne s’est plus présenté à l’élection présidentielle du 7 octobre dernier, mais il y a pensé très fort. Le président du mouvement Croire au Cameroun (CRAC) a lâché l’affaire en arguant que le contexte et l’échéance politique actuels n’étaient «pas propices à un sain développement de son projet pour la société camerounaise». Autant dire qu’en d’autres circonstances, il ira au feu ! Don’t acte.

Connu dans un premier temps comme président national de l’Association citoyenne de défense des intérêts collectifs (ACDIC) et avant cela le secrétaire général du Service d’appui aux initiatives locales de développement (SAILD), le patron du mensuel La Voix du paysan, édité par le Centre de documentation pour le développement rural (CDDR) est d’abord un technocrate, même si cela ne se voit pas.

«Je ne suis pas un paysan, je suis ingénieur, mais les paysans, le monde rural, c’est ma passion première», jubile-t-il. Un amour qui remonte aux années 1984 lorsque le jeune ingénieur est affecté à l’Institut de recherches agronomiques (IRA) de Nkolbisson à Yaoundé.  Fraîchement sorti d’école, il n’oublie pas le mémoire de fin d’études qu’il a rédigé sur les propriétés du ndolè, ce légume qui fait déjà partie de l’identité culinaire du Cameroun.

 

IL REFUSE UNE BOURSE AUX ÉTATS-UNIS

Mis à la disposition d’un projet dénommé «Programme Fruitier», le jeune Njonga ne tarde pas à s’offusquer de l’inertie de «tous ces docteurs agronomes dans les bureaux, qui ne font point rêver». Il refuse une bourse de spécialisation de trois ans aux États-Unis, parce qu’il trouve ça trop long avec pour conséquence de l’éloigner du terrain.

Avec l’appui d’Alain Laffite, un Français très au fait des questions de développement local, Bernard Njonga s’implique dans une action de regroupement des paysans dans cinq régions du Cameroun. Cinq maux récurrents sont identifiés : finances, formation, encadrement, enclavement et…sorcellerie.

Ces résultats impressionnent des missionnaires catholiques qui animent le CEDAC, une Ong basée à Sangmélima et parrainée par l’évêque du lieu, feu Mgr Jean-Baptiste Ama. Celui-ci écrit rapidement au ministre de l’Agriculture pour avoir Njonga à sa disposition, ce qui est fait. Sa mission consiste à mettre les organisations paysannes en contact et en réseau, pour trouver des solutions aux cinq problèmes identifiés. Le SAILD est créé à cette fin, il permettra à des milliers de paysans de se rencontrer, échanger des expériences, participer à des séminaires au Cameroun et à l’extérieur.

 

PLUS FUTÉ QUE SON ÉVÊQUE

Par un subterfuge sur lequel il hésite à s’étendre, Bernard Njonga convainc Mgr Ama de transférer le SAILD à Yaoundé «par souci d’efficacité». Il évoque alors l’enclavement de Sangmélima. L’homme de Dieu le croit sur parole et donne son accord. Au fond de lui, notre ingénieur veut affranchir le SAILD de la tutelle du CEDAC. Ce qu’il fait lorsqu’il «remonte» à Yaoundé en 1987. Un an auparavant il a rédigé sa lettre de démission de la Fonction publique, au grand étonnement de ses camarades de promotion qui le prennent pour «un fou», y compris un certain Yaouba Abdoulaye, un temps ministre délégué à la Planification.

Le réseau relationnel du SAILD se densifie sur l’ensemble du Cameroun. Njonga crée en 1988 un mensuel dont les versions française (La Voix du paysan) et anglaise (The Farmer’s Voice) paraissent sans discontinuer depuis lors. La version arabe, destinée au grand Nord du pays, a tenu cinq années. Dans la foulée il est créé le CDDR, pour concentrer et diffuser la documentation spécifique au monde rural.

 

JOSÉ BOVE MARCHE SUR YAOUNDÉ

La solution version ACDIC est le paiement des «subventions directes» au monde rural, car les études effectuées sur les années 2003-2004 au ministère de l’Agriculture révèlent «des dysfonctionnements majeurs et un vaste réseau de détournement des subventions». L’ACDIC engage une campagne nationale de distribution de pétitions, signées à l’attention du Premier ministre et du Président de l’Assemblée nationale.

José Bové, l’activiste alter mondialiste français, arrive à Yaoundé pour appuyer l’initiative ; il prend avec Njonga la tête d’une marche vite stoppée par les forces de l’ordre. Andrej Ryl, vice-président du célèbre mouvement polonais Solidarnosc, vient également au Cameroun soutenir ses pairs.

 

FIER DES LAURIERS GLANÉS

Ne comptez pas sur lui pour baisser les bras : «Si je le fais, que diront tous ces citoyens qui croient en nous, et tous ces partenaires qui nous soutiennent à travers le monde ? ». Et le voilà emporté dans un autre éclat de rire, jusqu’à la transpiration. Il se remotive en exhibant les lauriers que le SAILD et l’ACDIC ont glanés au Cameroun et à l’extérieur. Il y en a deux qui lui tiennent particulièrement à cœur : le Prix de l’Entrepreneur social décerné en 2005 par la Fondation Schwab au célèbre forum social de Davos, et le Trophée Africa International de l’action citoyenne, remis à Paris en 2006 par le magazine que vous connaissez bien. Les autres distinctions ne sont pas moins importantes : meilleur stand espace rural au salon Promote de Yaoundé en 2005, un prix de l’excellence africaine en 1996, un award à l’Agribusiness de Belgique…

Les relations de Bernard Njonga lui ont également donné l’opportunité de peaufiner ses connaissances techniques et scientifiques en agronomie, par des formations diplômantes dans des instituts spécialisés à Montpellier en France et en Floride aux États-Unis. «Mais tout cela n’est rien si on ne le met pas au service des autres», maugrée-t-il en haussant ses larges épaules. Les autres, c’est aussi sa famille, qu’il veut mettre à l’abri des ses activités «dangereuses».

 

JEAN-MARIE WATONSI ÉTAIT SON TRÉSORIER AU LYCÉE

Au moment où il nous raconte tout ceci, Bernard Njonga ne s’épanchera pas, sa charmante épouse non plus : Marie Martine évite les flashes du photographe. Juriste de formation, elle tient un rôle discret dans l’une des structures animées par son mari. Cela dit, pas la peine de demander de précisions sur les cinq enfants du couple, à l’exception peut-être de la toute dernière, Tamara.

Il préfère raconter comment au Lycée classique de Bafoussam il était déjà un activiste, à la tête de la coopérative scolaire – avec pour trésorier le futur journaliste sportif Jean-Marie Watonsi. Dans ses turbulences Bernard rate le Bac D. «Ça m’a fait du bien, j’ai gagné en maturité, j’ai changé d’air et je suis revenu à l’essentiel».

Dès l’année suivante, il réussit d’un coup à son examen (avec mention Bien) et à trois concours : agronomie, médecine, aéronautique civile (à Alger). On sait quel fut son choix. La maturité, elle arrive rapidement avec des responsabilités inattendues lorsqu’il doit prendre la tête de sa famille à la mort de son père en 1983. Sa mère était partie cinq ans plus tôt. Chaque année au mois d’août, Bernard Njonga dirige une assemblée familiale de plus de soixante personnes, dans le village natal, Bangoua à l’ouest du pays.

Là-bas aussi, on s’inquiète pour sa sécurité, car on est au courant des menaces qu’il reçoit. «Je ne vais quand même pas choisir de me terrer dans un trou ! », s’exclame-t-il avec un brin d’exaspération, avant de retrouver son humour habituel.

 

Texte : André Naoussi   (TM) – Photo JP Kepseu – ICI Cameroun