Sur cette image, le plasticien Jean Kouam Tawadje est en train de présenter une œuvre au président Paul Biya (au centre) et au Roi du Maroc Mohammed VI en visite au Cameroun. On distingue à droite aussi le regretté Ferdinand Léopold Oyono, à l’époque ministre d’Etat en charge de la Culture.

Pour se hisser à ces hauteurs saluées par la plupart de ses pairs, Jean Kouam Tawadje a dû échapper à sa «vie d’avant» comme il dit. Sa vie d’avant ? Une histoire indécise comme sa date de naissance qu’on situe vers 1954. «Ma mère savait juste que j’étais né avant noël», nous a-t-il confié.

Mais le gamin, fils d’un esthéticien traditionnel, atterrit bientôt à Bafoussam, fuyant son village et les affres du maquis. «Un jour en allant au champ, raconte-t-il, j’ai assisté en cachette à l’exécution d’un convoi de prisonniers qu’on avait emmenés sur le pont de la Mifi dans deux camions. On leur tirait une balle dans la tête puis on jetait les corps dans le fleuve. Quand ils sont repartis, le pont et l’eau étaient complètement rouges». Une vision d’apocalypse qui ne le quittera jamais.

Dans la grande ville, le garçon trouve le gîte chez un ami de la famille mais doit faire les poubelles pour se nourrir, porter un cache-sexe contre le froid, suivre les cours derrière une fenêtre de l’École du Plateau pour commencer son instruction. Le jour où le maître lui permet d’entrer en classe sans inscription, tout s’accélère.

 

DE BAHAM A PÉKIN 

Jean Kouam Tawadje est admis au certificat d’études primaires élémentaires (Cepe) en 1966, passe le terrible concours d’entrée au Lycée technique de Douala. En classe de première, il s’inscrit en Electronique, selon lui «la série des meilleurs élèves». Il sera de la troisième promotion des électroniciens formés au Cameroun. Le bac en poche, il  frappe sans succès à la porte de l’Ecole polytechnique de Yaoundé.

Coup de bol, il tombe en 1976 sur une bourse de la République populaire de Chine, filière scénographie.  «J’ignorais ce que c’était, reconnait-il, je voulais seulement partir». A Pékin, d’une passerelle à l’autre, la formation en scénographie prévoit des cours de peinture, et voilà comment Kouam découvre Van Gogh et Picasso ! Influencé par l’école chinoise, il se met au réalisme, travaille presque exclusivement sur la nature.

 

INTERPRÈTE CHINOIS-FRANÇAIS

Quand il rentre au pays en 1982, il est recruté comme interprète chinois-français au Palais des Congrès de Yaoundé. Il s’ennuiera très vite dans les rituels administratifs et autres intrigues de couloir. Dans le même temps, l’artiste en pleine maturation se sent tiraillé entre la rigidité de sa formation chinoise et le symbolisme africain qui l’entoure.

En 1989, c’est le retour à Pékin pour un Masters en Arts Modernes. Au terme de ce deuxième voyage dans l’Empire du Milieu, Kouam trouve sa voie : « J’ai combiné les formes africaines avec les lignes orientales et les couleurs européennes, inspirées notamment de Matisse ». Un mélange détonnant, fait pour voyager partout dans le monde comme l’attestent ces nombreuses distinctions visibles à la Tawadjerie, dont une médaille d’or décrochée en 2004 au Festival International des Arts plastiques de Maharès en Tunisie.

Côté famille, Kouam Tawadje en a aussi de belles à raconter. Tenez : il a failli convoler avec une Américaine rencontrée en Chine, s’est marié avec une Camerounaise qui n’était pas sa fiancée officielle du moment, puis a pris comme deuxième épouse celle qui fut sa toute première fiancée. Si vous avez du mal à suivre, repassez-vous toute la scène au ralenti. C’est ce que Jean Kouam Tawadje a appris à faire au fils du temps.

 

Texte : Thierry Minko’o – Photos : Eric Deffontaine – ICI Cameroun