A l’occasion de la Fête Internationale du Travail, le  ministre du Travail et de la Sécurité Sociale depuis décembre 2011, Grégoire Sébastien Owona, 69 ans, a créé la polémique après avoir suggéré sur le plateau de la télévision nationale qu’on pouvait décemment vivre avec 36 000  fcfa par mois au Cameroun. Drôle d’ambiance à Yaoundé pour la 133e édition de cet événement, qui coïncide avec le centenaire de l’Organisation internationale du Travail (OIT).

Pour bien faire les choses, le ministre avait pourtant prévu un live facebook sur Crtv Chat ce lundi 29 avril à partir de 14H. Un exercice de célébration du temps qui passe, forcément dans les cordes d’un homme posé sur le fauteuil de Secrétaire Général Adjoint du Comité Central du RDPC, le parti au pouvoir, depuis 1992. Soit 27 ans de services rendus. Déjà.

En octobre 2018, on l’avait quitté aux audiences du Conseil constitutionnel où il croisa le fer avec les équipes de Maurice Kamto («Bulu et Bamiléké viennent chercher quoi ici ?»), on le retrouve en mai, bousculé et raillé sur les réseaux sociaux. Une ambiance grand barnum médiatique qui n’était pas pour lui déplaire, même si avant tout cela, Grégoire Owona refusa longtemps de nous ouvrir les portes de son jardin secret.

Les choses changèrent soudain au début d’année 2006, lorsqu’éclata le «Top 50 des homosexuels du Cameroun». Celui qui était alors ministre chargé des Relations avec les Assemblées fut à l’époque le seul membre du gouvernement à se ruer vers les médias et les tribunaux pour laver son honneur.

«JE NE SUIS PAS UN PRODUIT DE L’ENAM»

«En tant qu’homme public, je suis obligé d’aller plus loin car je risque de traîner cela des années durant, et ma famille pendant des générations. Avant d’être ministre, je suis père de famille, je suis aîné dans un cercle social. Je suis dans un république qui a des lois et des règlements», avait-il confié à Roger Ngoh Yom, qui conduisait une patrouille de reporters d’ICI dans son bureau de la présidence à Etoudi.

Le ministre avait ajouté : «Ce procès qui va s’ouvrir, je le place sous le signe du respect des règles sociales et de la bienséance. Je l’intente contre la médisance et la calomnie ; Par ce procès, et contrairement au message que l’on a voulu faire passer à la jeunesse, je voudrais que les jeunes soient convaincus qu’on ne réussit que par le travail et la pratique des valeurs morales».

Marié à Constance la sœur de l’ancien Lion indomptable Joseph Antoine Bell, Grégoire Owona avait dû rassurer un de ses fils à l’étranger, pour qui sa virulence à répondre à la diffamation pouvait passer pour… de l’homophobie. Un comble !

Mais Greg comme l’appellent ses proches, n’est pas tout à fait comme les autres au sein du sérail. «C’est très difficile quand on vient du secteur privé comme moi. Je ne suis pas un produit de l’Enam et je n’ai jamais été fonctionnaire», expliquait-il.

 

AU LYCÉE, SAMUEL ÉBOUA EST SON CENSEUR

A Ngomedzap là où il est né un 28 novembre 1950 comme troisième fils de Wolfgang Owona (paysan commerçant métissé) et de Marie Onana, on détecte vite chez le jeune homme un certain goût de l’entreprise. Etudes entre Douala, Ngomedzap, Yabassi puis le Lycée Leclerc de Yaoundé. Là, ses camarades de classe ont pour nom Roger Melingui, Georges Dissack Delon, Victor Menye, Martin Aristide Okouda. Et leur censeur n’est autre que Samuel Eboua, futur proche collaborateur du président Ahidjo.

Après l’Université de Yaoundé où il s’est inscrit en maths physique option informatique, Owona se forme à l’Institut français de gestion à Paris dont il sort contrôleur. Retour au Cameroun dans les structures Laborex puis Socopao. Escales au Gabon et en Côte d’Ivoire avant un nouveau come-back au pays en 1976 comme chef d’exploitation informatique à la Société nationale d’électricité (Sonel). Cinq ans plus loin, il monte sa propre société spécialisée dans la vente de matériel informatique, et se laisse tenter par la politique.

 

LE FILS DE NGOMEDZAP DÉPUTÉ A DOUALA

En réalité, la politique n’était pas la tasse de thé de l’informaticien Owona. «Un de mes frères avait été enfermé pendant plus d’un an dans les geôles d’Ahidjo pour avoir lu un livre de Mongo Beti».

Mais voilà, un certain Paul Biya est devenu président en 1982. Trois ans plus tard, ayant franchi le pas, Grégoire Owona est élu conseiller municipal à Douala. De fil en aiguille, en 1988, il flaire le bon coup pour la députation en rejoignant la liste conduite par Françoise Foning, dans laquelle se retrouvent Albert Dzongang, Cyrille Douala, Thomas Tobbo Eyoum. Bingo ! Le natif de Ngomedzap est député du Wouri. La performance ne passe pas inaperçue car il est nommé Secrétaire Général Adjoint du Comité Central du RDPC, le parti au pouvoir, en 1992. De 1997 à 2011, il sera ministre délégué à la Présidence pour les Relations avec les Assemblées.

La politique ? «Je crois que la politique doit être proche des réalités et de la vie des hommes. Ça ne doit pas être une abstraction». En réalité, l’ancien député «progressiste» a une image d’électron libre qui lui colle à la peau. Il a beau porter le fer contre l’opposition en cacique assumé du Renouveau, le milieu lui reconnaît une forme d’aisance dans le maniement des symboles.

 

HOMME D’IMAGE

D’un côté, il est celui qui défile en tenue du parti au Boulevard du 20 mai un jour de Fête nationale, de l’autre on le voit poser en décembre 2005 auprès de Ni John Fru Ndi le président du Sdf lorsqu’un fils de Bernard Ndongo Essomba (président du groupe parlementaire Rdpc) épouse la fille du Chairman. De l’autre, c’est Grégoire Owona qui a été chargé de suivre les transactions au moment de faire évacuer Rosette Fru Ndi lorsqu’elle fut malade, peu avant de décéder.

On peut croiser ce père de huit enfants (dont trois issus de son premier mariage) sur le tapis rouge des événements culturels qui rythment l’actualité du pays, ou encore dans un cabaret de la capitale, entouré d’artistes et souvent accompagné de son épouse Constance. Grégoire Owona n’hésite pas à descendre sur le dancefloor si la musique est bonne. Au dernier mariage de Roger Milla, on n’a pas oublié ses pas de danse sur un pied entre les jumeaux Epée et Koum (photo ci-dessus).

Nombreux sont pourtant ceux qui ont minimisé le sang-froid de l’authentique animal politique fan de pêche sportive, qui fut désigné vice-président du Comité national olympique et sportif du Cameroun. Owona ne fut jamais parmi les derniers à faire mousser les appels du peuple pour les différentes réélections de Paul Biya. À chaque fois que des personnalités et fonctionnaires de premier plan ont été arrêtés pour des faits présumés de corruption, l’homme a confessé «une certaine tristesse», mais a aussitôt souligné le soutien ferme du RDPC à son timonier Paul Biya.

La politique ? «Les saints et les anges ont leur place au paradis, avait-il estimé ce jour-là. Mais ma culture et ma religion m’interdisent de porter des coups gratuitement». Nul doute que ses adversaires auront un avis différent sur cette notion de gratuité.

 

Texte : Thierry Minko’o – Photos ICI Cameroun