Rouler la nuit entre Mbalmayo et Sangmelima est un devenu sport extrême, depuis qu’un nombre record de nids-de-poules défigure cet axe routier.

L’autre jour, nous avons pris la route nuitamment pour une urgence familiale dans la périphérie de Sangmelima. A l’approche de Nkolmetet, patatras ! La petite Toyota dans laquelle nous roulions à 80 à l’heure n’a pu esquiver un nid-de-poule, format nid-de-phacochère. Et boum ! Explosion du pneu arrière gauche, cris de panique, crissement de la jante dénudée sur l’asphalte vorace. Notez : il n’y a pas de petite frayeur sur l’axe lourd, car à l’instant on se demande si c’est là qu’on va mourir sans connaître la fin de Game of Thrones.

Pendant qu’on change la roue, quelqu’un lance: «C’est donc ça la route que le Président prend pour aller chez lui !». A cette question, l’atmosphère est sur le point de se politiser, mais on élude de justesse le débat sur le bilan du Renouveau car dans ces contrées ça peut porter malheur. De toute façon, nous n’avons ni roue de secours ni endroit où réparer le pneu crevé. On repart en frémissant devant les nids-de-poules qui se succèdent toujours, l’air de nous dire : «Les paradoxes du pays organisateur, c’est nous !»

Comme dans un mauvais jeu vidéo, on termine le premier niveau en parvenant à destination peu avant 23h. Bientôt, il est temps de repartir vers la capitale. Il est minuit, c’est le Niveau 2 : les choses se corsent ! Des grumiers lourdement chargés et néanmoins mal élevés encombrent désormais la chaussée martyrisée où notre petite voiture fait figure d’insecte parmi les mammouths. Soit on roule derrière ces grumiers en inhalant une quantité olympique de gaz d’échappement au parfum de pneu brûlé, soit on fait une remontada sur vingt grumiers au moins, en maîtrisant les dépassements et les nids-de-poules. Notre chauffeur choisit la seconde option malgré notre désapprobation (d’ailleurs nous soupçonnons le bougre de courir à un rendez-vous galant à Yaoundé !)

Nous voici donc en train de surfer entre grumiers et nids-de-poules. Comme sur un champ de mines ! Jamais la route n’aura semblé aussi hostile et les nids-de-poules aussi nombreux. Un silence glacé règne dans l’habitacle du véhicule et je sens mon voisin de banquette contracter son auguste postérieur chaque fois que nous frôlons un de ces nids-de-poules que les grumiers élargissent jour après jour. Franchement, je ne m’attendais plus à vivre un tel cauchemar sur «la route que le Président prend pour aller chez lui !»

C’est alors que notre chauffeur se met à jouer des cantiques presbytériens à fond la caisse. Il est vrai que dans ces contrées, les belles histoires se terminent toujours par du gospel. On a beau être sur la route du Président, on se dit que Dieu seul qui sait si nous échapperons à la morsure fatale d’un nid-de-poule affamé.

Nous finissons par rallier les environs de Mbalmayo où la route redevient normale. A Ekombite, un riverain nous explique que cette portion de route truffée de nids-de-poules est réservée aux connaisseurs, et que, de toute façon, le Président lui-même roule rarement de nuit. Je ne suis pas certain d’avoir tout compris, mais je fais comme tout le monde : je me dépêche de rentrer chez moi.

Thierry Minko’o