Mgr Jean-Marie Benoît Bala a-t-il donné jusqu’à sa vie pour son sacerdoce, ou la lui a-t-on ôtée ? L’évêque du diocèse de Bafia a été retrouvé mort le 2 juin dans les eaux du fleuve Sanaga, trois jours après sa disparition dans des circonstances troubles et toujours pas élucidées. Un drame qui a tenu tout le pays en émoi, en même temps qu’il a plongé l’Église catholique dans la stupeur et la colère.

Il est presque douze heures ce vendredi 02 juin 2017 lorsque se déroule à Ebebda l’épilogue dramatique d’une affaire qui tient le Cameroun en haleine depuis le 31 mai. À quatre-vingt kilomètres de Yaoundé, sous le pont du fleuve Sanaga, à la limite entre les départements de la Lékié et du Mbam et Inoubou. Depuis deux jours en effet, ce lieu cristallise l’attention par la découverte sur le pont de la Toyota Prado de l’évêque du diocèse de Bafia, porté disparu depuis la veille aux alentours de 23 heures. Sur le siège du passager, se trouve un message laconique et énigmatique, écrit de la main sur papier en-tête du diocèse : « Je suis dans l’eau ». Tout à côté son posés ses pièces d’identité, son permis de conduire et le dossier du véhicule.

 

LE PÊCHEUR MALIEN

Après deux jours de recherches infructueuses, c’est un pêcheur malien nommé Ali, qui avait prêté main forte aux équipes des sapeurs-pompiers et de la marine nationale dépêchées sur les lieux, qui signale au commandant de brigade d’Ebebda avoir vu  au lieu-dit Tsang, non loin de Monatélé, le corps du prélat. Un corps qu’il a pris le soin, selon ses dires, de «sécuriser» en l’attachant à un rocher.L’information est répercutée aux autorités locales et régionales, fortement mobilisées, de même qu’au clergé. En un clic, la nouvelle fait le tour du monde. Alors que marins et sapeurs pompiers, aidés par le sieur Ali et d’autres pêcheurs du coin se dirigent vers l’endroit où se trouve le corps, le guet est vigilant sur les réseaux sociaux au Cameroun et ailleurs.

Une foule immense et impatiente se masse autour du pont. Pêle-mêle, les habitants d’Ebebda et environs, la quasi-totalité  du clergé du diocèse éprouvé ainsi que d’autres confrères des environs, les préfets des départements de la Lékié et du Mbam et Inoubou, le gouverneur de la Région du Centre, le Nonce apostolique au Cameroun, Mgr. Piero Piopo, le président de la conférence épiscopale nationale du Cameroun, Mgr. Samuel Kleda, l’archevêque métropolitain  de Yaoundé, Mgr. Jean Mbarga, auxquels il faut ajouter la presse très fortement mobilisée depuis le déclenchement de cette affaire, et de nombreux usagers de cette route très fréquentée (elle mène aux régions de l’Ouest et du Nord-Ouest au départ de Yaoundé). C’est quasiment en mondovision devant cette multitude compacte qu’arrive vers midi le cortège des embarcations ramenant la dépouille de Monseigneur Jean Marie Benoît Bala. L’hypothèse du pire, quoique probable mais tant redoutée, va se confirmer une fois que le corps présenté aux autorités et au clergé sera identifié comme étant bel et bien celui de Mgr. Bala.

 

L’IMPROBABLE SUICIDE

Les premières observations sur la dépouille ont tout de suite suscité des doutes sur la possibilité d’un suicide par noyade, tel que pouvait laisser présager le message trouvé dans le véhicule du défunt. Une fausse piste visiblement. Le corps n’était pas du tout enflé comme il est de coutume pour un cas de noyade qui entraîne une grosse ingurgitation d’eau. Des marques sur le corps inclinaient à penser que le prélat avait subi des sévices avant d’être probablement jeté dans l’eau, bien loin du lieu où a été trouvée la voiture.

Ces doutes seront confirmés le lendemain déjà par la teneur du communiqué du Procureur général près la cour d’appel du Centre, Jean Fils Ntamack, qui annonce l’ouverture, sous sa supervision, d’une enquête judiciaire sur la «mort suspecte» de Mgr. Bala. Quelques indiscrétions ayant fuité de l’autopsie sont sans équivoque sur le probable assassinat.

Entre autres éléments, il y a ce bras raidi, replié sur l’abdomen, fait à tout le moins curieux pour un suicidé, qui aurait en pareille circonstance été plutôt dans une posture de bagarre pour se tirer d’embarras. L’inflammation de ses parties génitales fait également partie des signes de sévices qu’il aurait subis de ses mystérieux bourreaux. Ses poumons ne contenaient aucune goute d’eau et l’état du corps porte à penser que son séjour dans l’eau n’aurait pas excédé une demi-journée, et qu’il serait remonté beaucoup trop vite pour un corps noyé qui va d’abord au fond de l’eau.

 

LA POSITION DE L’ÉGLISE

Quel que soit le crédit que l’on pourrait accorder à ces indiscrétions, elles orientent toutes vers une hypothèse : Mgr. Bala ne se serait pas suicidé. Pour le clergé, c’est une certitude ; l’Église catholique au Cameroun est même formelle. Le 13 juin, au terme d’une assemblée plénière extraordinaire tenue au siège de  la conférence épiscopale nationale du Cameroun, les évêques ont rendu publique une déclaration dans laquelle ils affirment sans nuance que «Monseigneur Jean-Marie Benoît Bala ne s’est pas suicidé ; il a été brutalement assassiné».

Les enquêtes menées depuis lors commencent elles aussi à livrer leur petit lot d’indiscrétions. De nombreux employés de l’évêché de Bafia, dont certains sont gardés à vue, sont exploités par les différentes structures en charge de l’enquête (police, gendarmerie, services spéciaux). Ainsi que le révèle notre confrère Georges Alain Boyomo  du quotidien Mutations, «l’on apprend que l’évêque de Bafia a été «enlevé» par des personnes avec qui il a passé du bon temps dans la journée du 30 mai. Des personnes dont il ne pouvait présumer de la dangerosité. Les contradictions et les incohérences du vigile supposé en faction, notamment sur les ondes de la Crtv-radio, tendent à faire penser que ce dernier n’a pas livré le fin mot de l’affaire ou refuse de dire la vérité».

Par ailleurs, on établit un lien avecla mort, le 10 mai, du recteur du séminaire Saint André de Bafia, l’abbé Armand Collins Ndjama, décédé «des suites de courte maladie», selon la version officielle. Il aurait été victime lui aussi d’une main criminelle, dans un contexte assez trouble avec la découverte de pratiques homosexuelles ayant des implications insoupçonnées dans ledit établissement. Ce drame aurait profondément bouleversé l’évêque, dont l’abbé semble-t-il était un protégé. Une autre affaire à élucider.

 

COLÈRE ET DÉTERMINATION DU CLERGÉ

Ainsi donc s’en est allé, à 58 ans, dans des conditions tragiques,  celui qui a été ordonné prêtre le 20 juin 1987. Avant son sacre comme évêque en 2003, il aura entre autres occupé les fonctions de vicaire, curé de plusieurs paroisses de Yaoundé (dont celle de la Cité Verte qu’il a fondée en 1989), aumônier diocésain des écoles de l’archidiocèse de Yaoundé. Il a été professeur au grand séminaire de Nkolbisson, et recteur du Petit séminaire Sainte Thérèse de Mvolyé. Par ailleurs journaliste, Mgr. Bala avait encore une longue carrière devant lui, la retraite des évêques se prenant à soixante-quinze ans.

 

LES VIEUX DOSSIERS REMONTENT !

«Un meurtre de plus. Un meurtre de trop». Cet extrait de la déclaration des évêques du Cameroun traduit leur exaspération devant ces fins tragiques de plusieurs membres du clergé et autres personnes consacrées qui ont été assassinées dans des conditions non élucidées à ce jour. L’opinion camerounaise a encore en mémoire le cas de Mgr Yves Plumey, surnommé à raison ‘’le père de l’Église au Nord du Cameroun’’ où il est arrivé en 1946 et a effectué tout son sacerdoce, jusqu’à ce qu’on le retrouve mort en 1991 dans son lit en sa résidence du quartier Haut Plateau à Ngaoundéré dont il était l’évêque. Les enquêtes avaient permis d’appréhender son chauffeur, le beau-frère de ce dernier ainsi que le gardien de sa résidence, présentés comme suspects, sans suite à ce jour, vingt-six ans plus tard.

Idem pour le révérend père Engelbert Mveng, dont le corps a été découvert dans sa chambre à Yaoundé le 23 avril 1995, en petite tenue, les bras croisés sur la poitrine, après que les agresseurs l’ont visiblement étranglé. Les meurtriers de cet éminent savant courent toujours. On peut remonter à plus loin, avec le père Anthony Fongteh de Kumbo en 1990, l’abbé Joseph Mbassi à Yaoundé en 1988, les sœurs de Djoum en 1992 ; ou bien plus loin encore avec Mgr Jean Kounou et l’abbé Materne Bikoa, assassinés à Mbalmayo en 1983. Autant de meurtres mystérieux qui confortent chez les évêques le sentiment que «le clergé au Cameroun est particulièrement persécuté par des forces obscures  et diaboliques».

 

Texte : Roger Ngoh Yom – Photos DR / ICI Cameroun