L’autre jour j’ai fini par lire La République du piment, un ouvrage du Camerounais Félix Mbetbo paru en mars 2017 et résumant l’état moral du pays à travers des «chroniques d’une société qui se cherche». En gros, un monde pimenté par l’ambition de boire, de manger et de faire. Faire quoi ? Je n’en dirai pas plus. Ce n’est pas dans ma bouche que vous allez manger piment !

Voilà donc cette république du piment, championne d’Afrique de football et de la sauce, expression du reste adoubée par le président de la République dans l’euphorie de la victoire en son palais d’Etoudi. «Ça y est, le piment est roi !» me suis-je dit en refermant le bouquin. Dans les assiettes, dans les chansons, dans toutes les formes d’humour disponibles depuis que l’homme est descendu du singe.

Du coup si une bayam sellam dit au quartier qu’elle vend «le» piment, ça ne résonne plus comme avant, quand piment voulait dire piment. Pire : si elle vend du piment avec le ndjansang sur ça, on regardera sa peau avec suspicion. Des fois qu’elle serait une panthère déguisée ! Mais il y a des gens qui ne calculent pas les pimenteries, ai-je encore réagi. Que les vendeuses de piment ratissent au marché ou sur Internet, je m’interroge: où sont les chiffres de ce business ? Tout le monde parle de piment mais on sait très confusément combien ça rapporte ou à qui profite l’affaire. Les choses s’expliquent cependant : le piment est un terme détourné, et au Cameroun ce qui est détourné peut faire du bruit sans qu’on maitrise la réalité (on se comprend).

Alors, quitte à détourner le piment lui-même, la route des épices m’a mené droit vers le poivre blanc de Penja (Moungo, Littoral). Comme le piment, on le met dans la sauce. Comme le piment, il peut piquer les yeux. Comme le piment, il est devenu célèbre dans le monde entier. Figurez-vous qu’en 2013, ce cher poivre blanc s’est vu décerner une indication géographique protégée (une première sur le continent !). Depuis, le kilo est passé de 2 500 à 14 000 FCFA. Regroupés au sein de l’Association des producteurs de poivre de Penja (APPP), les exploitants sont passés de 20 à 300, soit un effectif multiplié par quinze ! Est-ce que le piment peut lutter face à ça ? Je n’en suis pas sûr, et j’en ai conclu que si les épices étaient une république, la capitale se trouverait sans aucun doute à Penja.

La prochaine fois qu’on viendra me parler de piment et de pimentières qui buzzent partout, j’aurai une pensée pour Penja: ça devrait élever les débats.

 

Thierry Minko’o