L’ancien capitaine de l’équipe nationale de football du Cameroun et membre de la cuvée qui s’est illustrée au Mondiale 90, revient sur un séjour que personne ne prévoyait aussi long en terre italienne.

À l’évocation de sa carrière dans la tanière, cet homme qui se décrit lui-même comme «muet»,  devient disert : «Les gens nous identifient toujours à travers ce maillot vert. On est des Lions. Anciens parce qu’on ne joue plus, mais on a toujours le cœur qui bat pour cette équipe».

Son séjour chez les Lions Indomptables est imprégné dans son vécu et presque indissociable de son passage au Canon Sportif, club mythique de Yaoundé, où il arrive grâce à feu Atangana Louis de Gonzagues. «À l’époque, quand tu étais dans le Canon, tu avais déjà un pied en équipe nationale».

Onana n’a pas la carrure des Ibrahim Aoudou ou René Ndjéya, mais il brille par sa vivacité, sa rapidité, ses sauts, ses tacles. Des atouts dus à l’athlétisme, au basket-ball, au handball et au volley qu’il a pratiqués au collège Sacré-Cœur de Makak.

Il fait partie des Lions Indomptables retenus pour la Coupe de l’Union douanière et économique de l’Afrique Centrale (Udeac) de 1988. Sa finale contre le Gabon à Yaoundé sera un désastre, alors qu’il a glissé du poste de stoppeur à celui de latéral gauche: « Je fais un retourné acrobatique, que généralement je fais les yeux fermés. Mais là, je rate le ballon et Aguekizo, l’allier gabonais fait un contrôle, me devance sur cinq mètres, je me relève, j’essaye de le rattraper. On court sur 30 mètres et il centre, il marque. Le Gabon nous bat 1-0».

Cette nouvelle débâcle du Cameroun à domicile a un coupable tout trouvé : Onana. «Pendant deux mois, on m’a appelé en stage, mais je n’ai plus joué. J’avais la chance d’être dans le Canon, on m’a pardonné un peu».

LES MOTS D’UN ÉTRANGE COACH VENU DE L’EST

Onana remporte tout de même l’édition suivante de la Coupe de l’Udeac  en Centrafrique. «J’étais très nerveux, révèle-t-il. Je traînais encore l’échec d’avant. Et c’est le coach Valeri Nepomniachi qui me fait traduire ses encouragements avec son accent bizarre : ‘Jules, calme-toi, tu es déjà titulaire’. C’est là que je me suis senti pour la première fois joueur de l’équipe nationale». C’est donc avec plus de sérénité qu’il aborde la CAN de janvier 1990 à Annaba en Algérie, bien qu’il doive s’asseoir sur le banc, laissant la place à Benjamin Massing. Le Cameroun perd les deux premiers matchs face à la Zambie et au Sénégal. À la troisième rencontre contre le Kenya, le coach décide d’aligner les nouveaux que sont Andem, Feutmba, Maboang, Onana… C’est la victoire, malgré l’élimination !

Pour le Mondiale 90 en Italie, le natif de Ngomedzap se souvient d’une préparation commando : «C’était un peu bizarre. La compétition débutait le 8 juin, mais on est parti en avril. On a fait un stage ici, on a éliminé certains joueurs. Puis on est parti en Yougoslavie. La préparation physique était mortelle. Trois, voire quatre entraînements par jour. C’était épuisant. Ce qui était amusant et douloureux, c’est que chaque jour, on se rendait compte qu’il y avait un joueur qui ne s’était pas ‘’réveillé’’, ou qui avait démissionné la nuit. Jusqu’au jour où on s’est retrouvé à 22. Ça a évité au coach de faire une liste !»

Forts de cette préparation, les Lions Indomptables vont se hisser jusqu’en quart de finale en battant dès le match d’ouverture l’Argentine, championne en titre.

Mais au sein de la tanière, les émotions commencent à différer. Évocation : «On gagnait des matches, on gagnait de l’argent, mais le groupe ne vivait pas tout ça de la même façon. Il y avait onze titulaires, on avait utilisé quatre ou cinq remplaçants. C’étaient toujours les mêmes. Donc, l’esprit était différent. Ils étaient là, ils gagnaient les mêmes primes que nous, mais ils voulaient participer. Ils voulaient jouer. On avait quitté le Cameroun en avril, on était déjà en fin juin. Il n’y avait pas encore de smartphones. Bref la vie en Europe a commencé à devenir compliquée, très difficile malgré le fait qu’on gagnait de l’argent. C’était fatigant. Les gars voulaient rentrer».

En quarts de finale, contre l’Angleterre, les lions relâchent la pression et se font éliminer de la compétition. «On s’est dit que c’est un grand d’Europe, c’est pas grave si on perd, avoue-t-il. Mais, on a été frustrés à la fin parce qu’on aurait pu gagner. C’est pourquoi il faut savoir gagner et savoir perdre. Même pour gagner, on s’habitue à la victoire, à être favoris. Nous, on était seulement dans l’euphorie !»

RETOUR TRIOMPHAL A YAOUNDÉ

Dans l’avion qui les ramène à Yaoundé, les Lions ne mesurent pas ce qui les attend. À leur descente d’avion, ils doivent faire face à une foule immense qui leur barre presque le passage. Le tour de ville qui va suivre leur fera comprendre que leur statut a changé. Désormais, ils sont des stars: «C’était vraiment grandiose. C’est beaucoup de fierté ! Jusqu’à présent quand je vois les images, j’ai des frissons. C’est des moments uniques. On souhaite à chaque joueur de le revivre plus souvent. Cette parade nous a fait comprendre qu’on a fait quelque chose. Les rues de Yaoundé étaient pleines ».

« Quand on passe à Tsinga, je cherche des yeux un copain d’enfance. Il n’est pas très foot mais je sais qu’il est forcément là. Et lui m’interpelle : Jules, Jules ! C’était Roger Tsafack Nanfosso, aujourd’hui professeur agrégé en économie et recteur de l’Université de Dschang. Je descends le saluer et je remonte dans la jeep qui nous emmène. Deux jours après, Roger me dit : ‘’Ils sont malades ! Je t’appelle, on s’embrasse, on est ami de longue date ! Qu’est-ce qui les étonne ?’’ Roger était surpris que les gens lui demandent s’il me connaissait ! Après le Mondiale on est devenu des extra-terrestres alors qu’on est des gars qu’ils voyaient tous les jours en culotte, faire les courses à Score, marcher pour aller au cinéma Abbia».

De 1988 à 1995, Jules Denis Onana a engrangé 56 sélections en équipe nationale.  «J’ai été capitaine dans toutes les équipes où je suis passé, que ce soit en scolaire, universitaire… même chez les Lions, trois fois», dit-il, tout fier. Jules Denis Onana est aussi champion du Cameroun en 1991 et vice champion en 1992 avec le Canon. En 1993, il met le cap sur Nkongsamba, où il sera champion du Cameroun avec l’Aigle local. Une vilaine blessure l’empêchera de prendre part à la World Cup 1994 aux USA, mais Onana sera heureux de voir émerger deux petits nouveaux, très talentueux selon lui : Rigobert Song Bahanag et Raymond Kala Nkongo.

Sans trop s’éloigner du foot, il prépare vite ses reconversions. Joueur, entraineur, manager, puis agent FIFA en Indonésie. Fondateur d’une école de foot au Cameroun, créateur d’une ligne de vêtements sportifs, il dirige désormais à Yaoundé un établissement scolaire ouvert en 1984 par son père Gaston Clément. Et il a une main aux manettes du Canon de Yaoundé.

Ah ! L’aventure de Jules Denis au sein du Canon et des Lions ne s’est pas limitée aux pelouses. C’est aussi son histoire d’amour avec Madeleine Odette, sœur de son coéquipier Maboang Kessack. La jeune fille qui venait toujours accompagner son frère aux entrainements et au stade, a chamboulé le cœur tranquille de Jules. Mariés depuis janvier 1991, Madeleine Odette et Jules Denis ont engendré «une équipe de basket-ball», selon l’expression de l’ancien Lion Indomptable, et ont fait de leur toit une maison d’adoption. Onze enfants et quatre petits-fils, dont aucun n’a vraiment hérité du football.

Texte : Djeny Ngound – Photos : J.P. Kepseu / ICI Cameroun N°86