Ce haut cadre à la Banque mondiale qui défraya la chronique au début des années 1990 avec une lettre ouverte à Paul Biya, a gardé sa sensibilité d’érudit contestataire. Ce qui expliquerait sa vie cachée d’artiste. Nous lui avons consacré un article il y a quelques années.

 

Célestin Monga a décidé de sortir le grand jeu. Ou presque. Des images de lui à Bretton Woods, d’autres en vadrouille à Paris dans une combinaison en cuir. Il clame : «Avec tout ceci, vous avez des photos de moi que même le FBI américain ne possède pas !» Ah oui ? Mais on ne voit ni femme ni gosses ! «Le voyeurisme a quand même quelques limites», rétorque-t-il.

Soit ! On se contentera de clichés de Mister Monga en compagnie d’artistes célèbres (ici en photo avec Lokua Lanza) surtout que l’histoire derrière n’est pas mal du tout. Car son père, qui fut cadre du ministère des Finances le jour, était guitariste et danseur la nuit. Et même un ami d’André-Marie Tala.

Ensuite, c’est à travers certaines rencontres que Célestin devient le Bantou qu’on connaît : «J’ai bénéficié de l’amour inconditionnel de mes parents et de l’encadrement d’enseignants de génie comme Eugène Ekumu (mon professeur de français au lycée à Douala)… La bienveillance de mes grands-frères et complices Achille Mbembe, Lokua Kanza ou Richard Nouni, m’a beaucoup servi et protégé- y compris contre moi-même.»

Dans son pays, le résident de Washington n’est pas seulement perçu comme «l’un des penseurs africains dont l’influence ne cesse de croître», dixit une certaine presse.  Beaucoup gardent le souvenir de sa lettre ouverte fielleuse à Paul Biya, une tribune virulente qui le fit entrer de manière fracassante dans le débat politique bouillant de ces années 1990 marquées par la crise et la transition démocratique. À vingt-six ans, alors qu’il est chef de département dans ce qui est considéré comme la plus grande banque du Cameroun, Monga ose dire tout haut ce qu’il pense. Et se retrouve derrière les barreaux. Une arrestation qui déclenche une forte mobilisation populaire et la médiatisation de son procès.

Aujourd’hui, cet épisode lui inspire une pensée sympathique pour «Edouard Akame Mfoumou, mon ancien patron qui se battait comme un beau diable pour me sortir de prison, alors même que nous avions des opinions différentes.»

En 1992, Célestin Monga co-signe avec Blaise Pascal Talla une interview musclée de Robert Messi Messi, l’ancien directeur général de Société camerounaise de banque (SCB) nouvellement exilé au Canada. L’article publié par Jeune Afrique Economie fait état d’un scandale financier aux proportions pharaoniques, et éclabousse plusieurs figures du sérail jusqu’au sommet de l’État, puisque Paul et Jeanne Irène Biya y sont régulièrement cités.

Par la suite, comme dans les aventures du far west, Monga filera vers le soleil couchant des Amériques pour commencer une nouvelle vie. Nouvelle ? Pas si sûr ! «Je considère comme un privilège le fait d’être camerounais, soutient-il. Je comprends tous ceux qui adoptent des nationalités d’emprunt. Pour ce qui me concerne, je n’accepterai pas d’autre passeport que camerounais (…) Le Cameroun m’a tout donné et j’ai à son égard une dette que je ne pourrai jamais rembourser. Mon passeport est une humble reconnaissance de cette dette.»

LETTRES OUVERTES

Il a logiquement gardé un œil sur le pays natal et s’est fendu d’une lettre ouverte (et kilométrique !) à l’artiste Lapiro de Mbanga incarcéré après les émeutes de février 2008. Plus récemment, ses déclarations après les obsèques de Pius Njawé le fondateur du journal Le Messager ont fait grincer bien des gencives. Et pour cause, il y dépeint un gouverneur de Région sous les traits de «petit soldat agité, sous-produit de la négraille que fabrique l’ENAM.» En guise de riposte, Benoît Ndong Soumhet, alors directeur général de l’École nationale d’administration et de magistrature, a dû se soumettre à son tour à l’exercice de la lettre ouverte !

Pourtant, Célestin Monga n’a pas forcément un avis sur tout  au Cameroun. Il envoie régulièrement balader des journalistes, ou s’applique à les éreinter avec d’abondantes allégories ou références historico-littéraires à chacune de ses réponses. Rassure-vous, on ne va pas les plaquer ici !  «Que je le veuille ou pas, concède-t-il, je suis donc plongé dans cette vie publique et c’est bien pour cela que vous me pourchassez à travers les océans pour faire des photos indiscrètes de ma modeste personne…»

ADOPTE PAR MANU DIBANGO, PLUME D’HENRI DIKONGUE

Pour en revenir aux arts, domaine qui le pousse visiblement à la confidence, notre Bantou dit être tombé dedans quand il était petit. Du temps de ses études à Bordeaux, il rencontre Manu Dibango qui l’adopte «comme un de ses enfants.» C’est le début d’une expérience hors du commun qui vaut au jeune économiste de parcourir le monde.

Plus tard, il mènera carrément une deuxième vie d’artiste : «Richard Bona m’a convié à des spectacles dans de nombreux pays, et moi, qui me croyais excellent guitariste, ai été terrifié de le voir passer six à huit heures par jour à travailler seul dans sa chambre d’hôtel ! Henri Dikongué m’a fait l’honneur de me demander de lui écrire des chansons, ce qui m’a obligé à travailler au-delà de ma zone de confort intellectuel qu’est la science économique. Bassek Ba Kobio et Jean-Pierre Bekolo m’ont convaincu, il y a quelques années, de prendre des cours de cinéma le soir, et d’améliorer la qualité de mon amour du septième art…» Soyons en sûrs, Célestin Monga l’artiste caché n’a pas fini de nous dérouter.

 

Texte : Thierry Minko’o – Photos : Eric Deffontaine / DR / ICI Cameroun