Rokiatou Hampâté Bâ est la fille d’Amadou Hampâté Bâ, écrivain, philosophe et ethnologue à qui on doit la formule : «En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle». Il a laissé de nombreux manuscrits inédits ; un patrimoine sur lequel veille la benjamine de la famille.

Direction Cocody, un quartier d’Abidjan, la capitale économique de la Côte d’ivoire. Je suis émue, face à moi, une belle maison. C’est la Fondation de mon auteur préféré. Celui qui a donné un sens à la femme noire, africaine que je suis. J’ai rendez-vous avec sa fille Rokiatou. Je l’avais rencontrée pour la première fois en 2015 lors de TEDX Abidjan et j’avais été fascinée par son combat et sa résilience. Je m’étais dit qu’un jour, si l’occasion se présentait, j’adorerais la présenter aux Camerounais, car le travail de son père n’est ni ivoirien, ni malien mais avant tout africain. Nous nous devons donc de soutenir son combat car son père nous a ouvert la voie.

La benjamine des enfants est la directrice de la fondation qui porte le nom de ce sage défunt : Amadou Hampâté Bâ. Elle a découvert l’œuvre de son père durant ses études à l’université d’Ottawa au Canada. Elle connaissait son géniteur, mais pas l’écrivain et encore moins le philosophe. En effectuant des recherches sur la culture africaine, elle voulait comprendre comment utiliser l’art comme moyen de communication dans ladite culture. En s’intéressant notamment au rôle des griots, maîtres de la parole et «gardiens du temple», elle a découvert le travail de son père.

«PHRASES DU CONTINENT»

Rokiatou a compris que ce papa affable qu’elle connaissait avait réussi à restituer à l’Afrique son histoire. «Il nous disait que les phrases n’étaient pas les siennes, mais celles du continent», raconte-t-elle. Amadou Hampâté Bâ était un passeur d’histoires. Il a eu la chance d’être initié très tôt aux cultures africaines tout en fréquentant par la suite l’école occidentale. Il avait compris que l’écriture permettait de préserver notre culture. Rokiatou reconnait avoir hérité «de son ouverture d’esprit». Comme son père, elle souhaite que la tradition se préserve, qu’elle soit connue, mais ne reste pas figée, car elle doit évoluer avec le temps qui passe.

À la disparition de l’auteur en 1991, une centaine de cartons contenaient encore de nombreux manuscrits non publiés. Ceux-ci d’ailleurs que j’observe, sont en train de se détruire, faute de conservation adéquate. Voyant la menace forte, Rokiatou Hampâté Bâ a décidé de consacrer sa vie à la préservation de ce patrimoine. Je n’imagine pas combien cela peut être dur, car le monde ne pardonne jamais à ceux qu’on appelle «enfants de». Le droit à l’erreur n’est point permis. La Fondation a vu le jour le 9 janvier 2002, soit 11 ans après le décès de son père. Cette initiative s’inscrivait dans la lignée de ce que le philosophe aurait souhaité. D’après sa fille, il rêvait d’un espace où toutes les idéologies pourraient se retrouver autour de l’essentiel et des valeurs fondamentales. Depuis seize ans, la fondation Amadou Hampâté Bâ fait tout pour sauvegarder ce fonds documentaire que l’auteur a laissé à l’Afrique et au monde. Les œuvres publiées ne représentent même pas un centième de son patrimoine.

INSTITUTION D’UTILITÉ PUBLIQUE

La fondation ne bénéficie pas vraiment d’aides, alors qu’elle est considérée comme une institution d’utilité publique depuis 2013. Les animateurs de la structure sont fiers de ce statut qui procure des avantages : possibilité d’appui au budget de fonctionnement par l’État (ce qui n’est pas encore arrivé), exonération de taxes et d’impôts fonciers. Il y a quelques années, ils étaient soutenus par la Fondation Orange, qui a permis de numériser une partie des manuscrits.

Les livres de Hampâté Bâ sont les plus achetés sur Amazon dans la sélection «littérature africaine». Je m’interroge, est-ce que la fondation touche au moins les droits d’auteur du défunt ? La réponse est : non, depuis des années. «Je ne demande pas plus», soupire Rokiatou.

Bien que la fondation soit basée en Côte d’ivoire, il nous appartient aujourd’hui de contribuer à la pérennisation de ce patrimoine. Les besoins sont divers et variés : personnel qualifié, entretien des locaux, numérisation et préservation de tous les manuscrits actuellement exposés à l’humidité et aux rongeurs…

Aujourd’hui, j’ai quand même le sourire. Dans la cour de la villa, je vois des enfants. Ils n’ont pas 10 ans qu’ils connaissent déjà le «grand quelqu’un» comme on dit en Côte d’ivoire. Au programme : exposition et atelier de réécriture des contes d’Amadou Hampâté Bâ.

 

Texte : Diane-Audrey Ngako

A lire dans ICI Cameroun N°89 en kiosque