Ce n’est pas un poisson d’avril. Le bassiste Aladji Touré se délecte de ses souvenirs. Celui notamment du 17  avril 2010 : trente années de carrière magnifiées par la sortie de son seul et unique album de 12 titres New Face et d’un concert grand format ; avec à ses côtés quelques intimes : Grace Decca, Toto Guillaume, Ekambi Brillant, Richard Bona, Guy Nsanguè

C’était ce jour-là, un courant d’air frais pour ceux qui l’attendaient depuis longtemps «Les gens m’ont écouté à travers les autres, mais mon album met à nu mon inspiration et ma sensibilité.» Il fracasse ainsi, l’image du « simple bassiste accompagnateur, ou encore du  quelconque producteur-arrangeur » et propose des notes toutes fraîches de Jazz, de Bikutsi, de Mangambeu, de Bolobo, de Mazurka et même de certains rythmes caribéens.

Dans son album, il n’a voulu pour seul et unique chant que sa légendaire guitare basse, et la finesse de son orchestre ; mettant entre parenthèse la voix, instrument préféré des africains : « J’ai remarqué que dans les pays occidentaux, les gens n’ont pas toujours besoin de cet organe. Chez nous au Cameroun, en Afrique en général, personne n’a réellement pensé à faire de l’instrumental en intégralité.»

 

LE MAESTRO FAIT SA CLASSE

Le grand frère qu’est Aladji Touré promeut également une nouvelle génération incarnée par les chanteurs Nono Flavie, Joly Priso, Franck Chaleur, Sergeo Polo, Ruth Kotto… Leur talent crée l’excitation nécessaire pour mettre sur pied ‘Le Testament du Makossa’ en 1997 : «C’est un concept qui me tient à cœur qui a fait intervenir des talents peu connus ou pas connus du tout. A ne pas confondre avec la ‘Bible du Makossa’ car Le testament fait la différence au niveau du concept. J’ai commencé les reprises de makossa il y a un un peu plus de vingt ans avec les artistes comme Charlotte Mbango, Epée et Koum…» déclare l’artiste.

C’est un personnage enthousiaste qui tente par tous les moyens de conquérir la planète musique et remédier à son  relâchement. Il garrotte l’hémorragie comme il peut, en mettant sur pied  une école mobile de formation musicale : les Aladji Touré Master Class (ATMC)  en 2006 : «Le pays a une pépinière de musiciens qui jouent à l’oreille et naviguent à vue, par ce qu’ils n’ont pas appris de théorie. » explique ce dernier «Jouer sans savoir ce qu’on joue c’est embêtant. Or il nous faut assurer la relève»

Qu’à cela ne tienne, Aladji Touré veut marquer la musique et son temps en publiant un ouvrage sur ‘les Secrets de la Basse Africaine.’ « Je répondais ainsi à une forte demande de certains bassistes qui voulaient comprendre la puissance de notre jeu.» C’est un livre pédagogique écrit en français et en anglais sur les méthodes de basses de Bikustsi, Benskin, Mangambeu, makossa … «Au Cameroun, j’ai vendu 200 exemplaires.»

 

ALADJI L’ENGAGE

Même s’il en est à sa énième interview, il est toujours enchanté d’en faire une autre de «sympathique.» Dans la foulée, nous lui mimons un air de la chanson de Moni Bilè  dont il est le producteur : ‘Osi Tapa Lambo Lam’. Il nous regarde amusé, et distingue les amateurs qui essayent de faire leur show.

Son engagement est total et le survolté petit homme se frotte à des voisins musiciens qui l’initie à la véritable guitare. Au collège, son talent se dévoile et le fils d’employé des postes devient chef d’orchestre : «J’allais aussi voir des aînés jouer dans des cabarets.»

Le 13 septembre 1977: «Mon père m’envoie en France car il souhaite que je fasse la musique proprement.» accueilli par le musicien Toto Guillaume, il s’inscrit au conservatoire supérieur de musique, de danse et d’art dramatique Shola Cantorum à Paris et y passe cinq années d’apprentissage. Deux années de contrebasse plus tard, Aladji Touré s’oriente vers l’American School of Modern de Paris.  Le mélomane bénéficie alors d’une arme de choix, sa guitare basse et imprime sa signature musicale.

Les sollicitations vont bon train ; il surfe très vite sur la gloire et se convertit également en producteur grâce à sa maman : «C’est elle qui met à ma disposition les fonds nécessaires pour que je lance mon premier artiste Moni Bilè avec Osi Tapa Lambo Lam.» l’album est un triomphe, sa star brille, et ensemble ils remportent le disque d’or en 1982. S’ensuit alors une multitude d’artistes avec des icones à la musique fluide, et à la basse chantonnante: Koffi Olomidé, Yondo Sister, Aïcha Koné, Tchala Muana, Bay Spinto, Trio Majesti, Abedi Masikini

 

Texte: Miriam Fogoum – Photos: Patrick Nelle – ICI Cameroun